Un récit dominant qui prend le problème à l'envers
La résistance à l'insuline est le plus souvent racontée de la même façon : trop de glucides, trop d'insuline, des cellules qui n'arrivent plus à utiliser les graisses. La réponse qui en découle paraît évidente : réduire les glucides et pousser l'organisme à brûler davantage de lipides. Mathys Chaslin, biologiste et nutritionniste spécialisé en santé métabolique, ne conteste pas qu'un excès calorique dégrade le métabolisme. Il conteste le sens de la causalité.
Sa thèse, développée lors du webinaire Simplycure du 1er octobre 2026 : chez le diabétique de type 2, les graisses ne sont pas mal oxydées, elles le sont plutôt trop. Le glucose, lui, est mal oxydé, et c'est l'excès d'acides gras qui freine son utilisation. Pour l'étayer, il s'appuie sur des études sous clamp et en chambre métabolique, et reconnaît que plusieurs points restent débattus.
Deux voies pour le glucose
Une fois entré dans la cellule, le glucose passe par la glycolyse et se scinde en deux pyruvates. Deux chemins s'ouvrent alors :
- L'oxydation complète : le pyruvate entre dans la mitochondrie, passe par le cycle de Krebs puis la chaîne de transport des électrons (phosphorylation oxydative). Le rendement est d'environ 32 ATP par molécule de glucose, et cette voie dépend de l'oxygène.
- La glycolyse non oxydative : le pyruvate est converti en lactate, hors de la mitochondrie. La voie est rapide mais ne produit que 2 ATP.
Pour Mathys Chaslin, c'est le partage entre ces deux voies qui est au cœur de la résistance à l'insuline, bien plus que la seule entrée du glucose dans la cellule.
Ce que montre l'étude de Del Prato
À jeun
L'étude de Del Prato compare des sujets sains et des patients diabétiques. À jeun, les diabétiques présentent sans surprise une insulinémie, une glycémie et des acides gras libres plus élevés. Ils présentent aussi un lactate plus élevé, signe d'une glycolyse non oxydative déjà augmentée.
Sous clamp
Les chercheurs ont ensuite placé les deux groupes sous clamp, dans trois conditions. À glycémie égale et insuline modérée, les diabétiques captent moins de glucose, synthétisent moins de glycogène et oxydent moins le glucose. En revanche, leur glycolyse non oxydative est augmentée, et leur oxydation des lipides est plus élevée que celle des sujets sains. L'inverse exact de l'idée selon laquelle le diabétique « n'arrive plus à brûler les graisses ».
En hyperglycémie, la captation du glucose se normalise sans plus d'insuline, par simple effet de gradient. L'oxydation du glucose reste pourtant inférieure à la normale.
Avec beaucoup d'insuline
Sous hyperinsulinémie massive, la captation, la synthèse de glycogène et l'oxydation des lipides se normalisent. L'oxydation du glucose progresse, mais ne rejoint jamais celle des sujets sains, et la glycolyse non oxydative atteint son niveau le plus haut. Sur la part du flux de glucose qui dépend de l'insuline, les sujets sains en oxydent environ 85 % et en orientent 15 % vers le lactate. Chez les diabétiques, dans la première condition, la répartition s'inverse, autour de 25 % contre 75 %, et elle ne remonte qu'à environ 50/50 dans les deux autres.
Les auteurs attribuent une partie de l'amélioration sous insuline à un effet indirect : l'insuline freine fortement la libération des acides gras et leur oxydation, ce qui lève une partie de l'inhibition de la pyruvate déshydrogénase et rouvre la voie au glucose. Pour Mathys Chaslin, la conclusion est nette : si le problème n'était qu'un défaut de réponse à l'insuline, en augmenter massivement les doses devrait tout corriger. Ce n'est pas le cas.
Dans le muscle, un déséquilibre enzymatique
Le muscle squelettique concentre l'essentiel du flux de glucose dépendant de l'insuline. Une autre étude présentée par Mathys Chaslin y a mesuré l'activité d'enzymes de la glycolyse, du cycle de Krebs et de la chaîne de transport des électrons, chez des sujets minces, des sujets obèses encore tolérants au glucose et des diabétiques de type 2.
Résultat : plus la capacité glycolytique domine la capacité oxydative, plus la sensibilité à l'insuline baisse. Le meilleur prédicteur retrouvé est le ratio hexokinase / citrate synthase, le plus élevé chez les diabétiques, intermédiaire chez les sujets obèses, le plus bas chez les sujets minces.
Les acides gras libres, facteur causal commun
Pourquoi le glucose est-il mal oxydé ? Mathys Chaslin présente deux modèles. Le premier reprend le cycle de Randle, décrit dès 1963 : l'afflux de métabolites lipidiques augmente les ratios acétyl-CoA/CoA et NADH/NAD+, freine la pyruvate déshydrogénase, accumule du citrate, ralentit la phosphofructokinase puis l'hexokinase. Le glucose s'accumule dans la cellule, son entrée se bloque, et l'hyperglycémie s'installe en amont. Le second modèle, défendu par Roden, situe plutôt le frein au niveau du transport du glucose (GLUT4) et de sa phosphorylation.
Le lieu exact du blocage reste débattu. Pour Mathys Chaslin, l'essentiel est ailleurs : les deux modèles partagent la même cause, l'excès d'acides gras. Dans une étude de preuve de concept chez des sujets sains, à glycémie et insuline identiques, une simple perfusion d'acides gras libres réduit la captation du glucose de 54 % et son oxydation de 40 %. C'est une résistance à l'insuline induite par les lipides.
Low-carb et cétogène : une résistance à l'insuline physiologique
Réduire fortement les glucides, en low-carb, en cétogène ou à jeun, augmente les acides gras libres circulants et induit donc une résistance à l'insuline. Mathys Chaslin précise qu'elle est physiologique et réversible : à l'arrêt de la diète, la sensibilité revient en quelques semaines, selon les individus. Selon lui, elle ne cause pas de diabète de type 2. Elle montre en revanche que ces stratégies ne restaurent pas la capacité de la cellule à oxyder le glucose.
Le pilier central : la saturation du tissu adipeux
Si la résistance à l'insuline a plusieurs causes, le pilier qu'il juge central est la saturation du tissu adipeux : sous-cutané, mais surtout viscéral, ectopique et intramusculaire. Certains intermédiaires lipidiques, en particulier les diacylglycérols et les céramides, perturbent la signalisation de l'insuline. Les adipocytes hypertrophiés libèrent davantage d'acides gras et, lorsqu'ils se rompent, des médiateurs inflammatoires qui entretiennent le problème. Les hormones de stress y participent aussi.
La différence avec le low-carb tient à la durée : en cétogène, les acides gras libres augmentent tant que dure la diète ; quand le tissu adipeux est saturé, ils sont là en permanence, tant qu'il n'est pas désaturé.
Il met aussi en garde contre l'IMC. Une personne obèse peut longtemps compenser par une hypertrophie des cellules bêta et une forte sécrétion d'insuline, avec une glycémie encore normale. À l'inverse, une personne à l'IMC normal mais à la graisse viscérale et ectopique importante peut basculer plus vite vers le prédiabète. La composition corporelle renseigne davantage que le poids.
Glucides, hyperinsulinémie et prise de poids
Le surplus calorique d'abord
Un surplus de 1 000 kcal par jour fait prendre du poids, dégrade la composition corporelle et favorise la résistance à l'insuline, qu'il vienne des glucides ou des lipides. Le débat n'est pas là. La vraie question, selon lui, est de savoir si une part élevée de glucides dans l'apport énergétique, à calories constantes, provoque l'hyperinsulinémie et la résistance à l'insuline.
Sur la perte de poids, il cite l'étude de Kevin Hall (2015), menée en chambre métabolique avec une alimentation entièrement contrôlée : à calories égales, la restriction des glucides n'apporte pas d'avantage sur la perte de masse grasse, et l'étude montre même un léger avantage à l'alimentation la plus riche en glucides. Les écarts observés en vie réelle tiennent surtout à des facteurs confondants : moins d'aliments disponibles, effet sur la satiété chez certaines personnes, et surtout l'adhérence du patient.
L'insuline, frein au stress métabolique
Mathys Chaslin invite aussi à cesser de voir l'insuline comme une hormone néfaste. Au-delà de l'entrée du glucose, elle freine la lipolyse, la protéolyse, la glycogénolyse, la néoglucogenèse et la cétogenèse, et s'oppose au glucagon, à l'adrénaline et au cortisol. En faisant baisser les acides gras circulants, elle aide le corps à utiliser le glucose. Son élévation est pour lui une réponse à la mauvaise utilisation du glucose liée à la lipotoxicité, pas la cause profonde.
Il ajoute que la diète cétogène augmente les hormones de stress. Le cortisol circulant revient à la normale après quelques semaines, mais l'activité tissulaire de la 11β-HSD1, l'enzyme qui régénère le cortisol, reste augmentée : selon lui, l'organisme ne se passe pas de ces hormones, il devient plus efficient pour les utiliser.
Ce que montrent les régimes très riches en glucides
La Rice Diet de Kempner
Mathys Chaslin présente cette étude comme une preuve de concept, pas comme une recommandation. Des diabétiques de type 2 présentant une maladie vasculaire ont suivi une alimentation d'environ 565 g de glucides, 25 g de protéines et 5 g de lipides par jour, à base de riz blanc, de fruits, de sucre blanc et de jus de fruits. Sur 100 patients, suivis de 3 mois à 11 ans (22 mois en moyenne), 63 se sont améliorés, 22 sont restés stables et 15 se sont dégradés. La glycémie à jeun moyenne est passée de plus de 2 g/L à 1,5 g/L, les besoins en insuline de 25 à 17 unités par jour, et la glycosurie a nettement baissé.
Il en souligne lui-même les limites : une perte de poids moyenne de 6 kg, une alimentation non contrôlée et très difficile à suivre, une adhérence inconnue.
L'étude d'Anderson (1979)
Pour écarter la perte de poids, il cite une étude en unité métabolique chez 20 diabétiques de type 2 sous insuline, avec une alimentation riche en glucides et en fibres, isocalorique, poids stable. En 16 jours, les doses d'insuline sont passées en moyenne de 26 à 11 unités par jour et l'insulinothérapie a pu être arrêtée chez plus de la moitié des patients, avec une glycémie à jeun et postprandiale améliorée.
L'étude de Brunzell
Enfin, pour écarter l'effet des fibres, il cite une étude en chambre métabolique : après 10 jours d'une alimentation très riche en glucides, essentiellement du dextrose, des diabétiques de type 2 présentent une glycémie et une insulinémie à jeun plus basses, et une aire sous la courbe améliorée à l'hyperglycémie provoquée par voie orale, sans hausse de la réponse insulinique. Pour Mathys Chaslin, si un excès relatif de glucides créait l'hyperinsulinémie et la résistance à l'insuline, ces résultats seraient impossibles.
Il évoque aussi des populations dont plus de 70 %, voire plus de 90 %, de l'apport énergétique vient de glucides riches en fibres, comme les tubercules et la patate douce, sans diabète de type 2 ni obésité.
Ces études ont été menées sous surveillance médicale. Toute modification d'une insulinothérapie ou d'un traitement antidiabétique relève du médecin prescripteur.
Lire une courbe de glycémie : la descente compte
Mathys Chaslin attire l'attention sur la lecture des courbes. On se focalise souvent sur les pics, alors que la vitesse de retour à la normale pèse davantage dans l'aire sous la courbe, le paramètre qui reflète la sensibilité à l'insuline. Des excursions rapides à 1,6 ou 1,8 g/L peuvent se voir chez des personnes très sensibles à l'insuline, sans que cela pose problème. Un pic élevé suivi d'une descente rapide peut aussi évoquer un défaut de la première phase de sécrétion d'insuline, une situation différente de la résistance à l'insuline.
Agir tôt, quand les cellules bêta sont encore là
Le message qu'il juge le plus important : au moment du diagnostic de diabète de type 2, environ 50 % des cellules bêta pancréatiques sont déjà perdues, et cette perte est irréversible. Une fois ce stade passé, même une sensibilité à l'insuline améliorée peut laisser des glycémies perturbées.
D'où l'intérêt de repérer tôt l'élévation de l'insulinémie à jeun ou du HOMA, quand les cellules bêta sont encore pleinement fonctionnelles et que la marge d'action est la plus grande.
En pratique : la stratégie de Mathys Chaslin
Lors des questions, il a détaillé sa manière de faire avec les patients réceptifs à cette approche :
- Protéines autour de 1,6 à 2 g par kilo de poids corporel, jamais aussi bas que dans la Rice Diet.
- Lipides autour de 20 % de l'apport énergétique au départ, puis 25 à 30 %, plus bas de façon temporaire dans certains cas, rarement sous 15 %. En déficit, il réduit plutôt les lipides que les glucides pour préserver la satiété.
- Glucides relativement élevés, de préférence riches en fibres, en ajustant avec le patient.
- Le déficit calorique, quand il est nécessaire, sert à désaturer le tissu adipeux viscéral et ectopique : c'est le levier de fond. Le jeûne intermittent n'améliore pas en soi la sensibilité à l'insuline, mais peut aider certains patients à tenir ce déficit, et en faire craquer d'autres.
- L'activité physique soutient la capacité oxydative mitochondriale. Il rappelle que par unité d'oxygène et par unité de temps, le glucose est un substrat énergétique plus intéressant que les acides gras.
Pour un diabète de type 2 très avancé, avec une perte importante de cellules bêta, un cétogène suivi au long cours peut se défendre si le patient le souhaite. Il rappelle qu'une autre option existe, discutée avec le médecin : agir sur les causes, désaturer le tissu adipeux, et compléter si nécessaire par une insulinothérapie. Le choix appartient au patient, et l'adhérence fait partie de la stratégie.
Il note enfin que la baisse des œstrogènes, dès les deux ans qui précèdent la ménopause, favorise le stockage viscéral en situation de surplus, tout comme l'inflammation, qui entretient un cercle difficile à rompre.
Ce que le praticien retient
Pour Mathys Chaslin, la résistance à l'insuline est d'abord une surcharge lipidique : lipotoxicité, saturation du tissu adipeux viscéral et ectopique, puis glucotoxicité. L'hyperinsulinémie en est une réponse, pas la cause, et l'excès relatif de glucides, à calories constantes, ne la déclenche pas. La priorité est d'agir sur les facteurs modifiables, tôt, avec une stratégie que le patient peut tenir dans la durée. Une lecture qui va à contre-courant d'une partie des discours actuels, et que chaque praticien pourra confronter à sa pratique.
Revoir le webinaire
Le replay complet est disponible ci-dessous, chapitré. La dernière partie est consacrée aux questions des praticiens : jeûne intermittent, peuples très actifs, apport en protéines dans la Rice Diet, tissus dépendants de l'insuline et rôle de l'activité physique.
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