Ce que la santé cognitive doit à l'équilibre nutritionnel
Salomé Garreau ouvre la session sur un rappel : le fonctionnement du cerveau dépend étroitement de l'équilibre énergétique, lipidique et redox. Avec l'âge, plusieurs processus contribuent au déclin cognitif, au premier rang desquels le stress oxydatif, la neuro-inflammation, les altérations mitochondriales et les modifications du métabolisme lipidique.
Les lipides jouent ici un rôle structurel. Ils représentent plus de 50 % du poids sec du cerveau, entrent dans la composition des membranes neuronales et de la myéline, et participent à la transmission synaptique, à la signalisation cellulaire et à la plasticité neuronale. Parmi eux, les oméga-3 à longue chaîne, en particulier le DHA, occupent une place importante dans la structure des membranes cérébrales.
Le cerveau dépend aussi d'autres micronutriments : vitamines du groupe B, vitamine D, fer, zinc et certains acides aminés. Selon Salomé Garreau, les données actuelles soutiennent davantage l'importance des habitudes alimentaires globales que l'effet isolé d'un nutriment : une alimentation de type méditerranéen, riche en végétaux, légumineuses, céréales complètes, poissons et huiles végétales, est associée dans les études observationnelles à une meilleure santé cognitive, là où une consommation élevée d'aliments ultra-transformés est associée à un risque accru de déclin cognitif.
Ce que recouvre la mycothérapie
Les quatre axes des champignons médicinaux
Hervé Rose situe la discipline autour de quatre axes qui, ensemble, font qu'un champignon n'est pas un actif isolé.
L'axe nutraceutique. Un champignon peut contenir plus de 400 principes actifs, ce qui en fait à lui seul une matrice complexe plutôt qu'un ingrédient unique.
L'axe prébiotique. Les polysaccharides fongiques présentent une affinité particulière pour le microbiote et le mucus intestinal, sans apport de bactéries.
L'axe immunomodulateur. Selon Hervé Rose, les champignons ne sont ni immunostimulants ni immunosuppresseurs : ils accompagnent l'équilibre immunitaire, ce qui est une position de confort pour le praticien.
L'axe adaptogène. Certaines espèces sont étudiées pour leur contribution à la résistance au stress physique comme psychique.
Les bêta-1,3/1,6-glucanes, le marqueur à vérifier sur l'étiquette
C'est le point le plus opérationnel de la présentation. La famille des polysaccharides est large, et toutes ses branches ne relèvent pas de la mycothérapie. Les céréales, riz, sorgho, avoine, apportent des bêta-glucanes de forme 1,4/1,6, dont l'intérêt porte plutôt sur le microbiote, le cholestérol et la régulation de la glycémie. Les bactéries apportent d'autres formes encore.
Les champignons, eux, fournissent les bêta-1,3/1,6-glucanes, qui participent notamment à l'immunomodulation. Selon Hervé Rose, la présence de bêta-1,3/1,6 sur l'étiquette est le seul ticket d'entrée : sans cette mention, rien ne garantit que le produit relève de la mycothérapie.
Les champignons apportent par ailleurs des terpènes et triterpénoïdes, des acides aminés dont les essentiels, des ergostérols précurseurs de la vitamine D, des vitamines liposolubles et hydrosolubles, des minéraux et oligoéléments, et des lectines.
L'ergothionéine, une molécule que l'organisme ne fabrique pas
Les champignons sont la principale source alimentaire d'ergothionéine, un antioxydant que l'être humain ne synthétise pas lui-même. Selon Salomé Garreau, les taux sanguins d'ergothionéine diminuent avec l'âge, ce qui réduit la résilience cellulaire, c'est-à-dire la capacité de la cellule à résister au stress, et s'accompagne d'une augmentation du stress oxydatif et d'une baisse des fonctions mitochondriales.
Le transporteur membranaire OCTN1, codé par le gène SLC22A4, est décrit comme le principal vecteur d'entrée de l'ergothionéine dans les cellules et les mitochondries, y compris au niveau cérébral.
Une étude observationnelle de l'Université de Singapour, publiée en 2019, a suivi 663 adultes de 60 ans et plus entre 2011 et 2017. Ses auteurs rapportent une association entre une consommation de deux portions de champignons de 300 g par semaine et une moindre survenue de troubles cognitifs légers dans cette cohorte. Il s'agit d'une association observationnelle sur un aliment, pas d'un effet démontré d'une supplémentation.
Trois espèces documentées sur la sphère cognitive
Crinière de lion (Hericium erinaceus)
C'est l'espèce la plus regardée du moment sur le terrain cognitif. Selon Salomé Garreau, elle soutient les fonctions cognitives et contribue au maintien de la mémoire et des performances cognitives. Ses composés participent à des mécanismes étudiés de plasticité cérébrale, de neurogenèse, de survie neuronale et de modulation du stress oxydatif et de la neuro-inflammation, notamment via les voies neurotrophiques impliquant le NGF (nerve growth factor).
Deux essais contrôlés contre placebo ont été présentés. Le premier, mené en 2009 chez 30 adultes japonais de 50 à 80 ans présentant un trouble cognitif léger, portait sur 3 g par jour de préparation pendant 16 semaines : les scores cognitifs du groupe supplémenté étaient supérieurs au placebo aux semaines 8, 12 et 16, et redescendaient quatre semaines après l'arrêt. Le second, mené dix ans plus tard chez 31 participants sains de plus de 50 ans, portait sur 3,2 g par jour de poudre de corps fructifère pendant 12 semaines, avec une augmentation significative des scores au MMSE et une différence significative par rapport au placebo en fin d'étude.
Une étude menée par le laboratoire en partenariat avec la Fondation Foltra, chez 40 volontaires d'âge moyen 53 ans, rapporte une amélioration de la mémoire, du rappel immédiat, de la capacité de concentration, de l'attention, de la vitesse de traitement et des capacités visuo-spatiales. Salomé Garreau précise que cette étude a été conduite avec le laboratoire, ce qui est à prendre en compte dans sa lecture.
Érinacines ou héricénones : ce que le statut novel food change en Europe
Deux familles de composés cohabitent dans la crinière de lion. Les érinacines se trouvent principalement dans le mycélium, les héricénones dans le carpophore, la partie supérieure du champignon. Salomé Garreau donne un moyen mnémotechnique : érinacine contient racine, donc mycélium.
Le mycélium déshydraté d'Hericium erinaceus a été classé novel food lors de la consultation européenne de 2019 : l'historique de consommation du corps fructifère avant 1997 n'a pas été étendu au mycélium. Obtenir le statut supposerait un dossier européen coûteux, pour un brevet court. En pratique, les produits disponibles dans l'Union européenne sont donc principalement issus du corps fructifère.
Point important selon Salomé Garreau : l'absence d'érinacines quantifiées dans un produit ne signifie pas absence d'intérêt sur le plan neuroactif, puisque les héricénones et d'autres composés du carpophore sont eux aussi documentés sur les voies neurotrophiques.
Chaga (Inonotus obliquus)
Le chaga est décrit par Salomé Garreau comme fortement antioxydant, avec un indice ORAC élevé. Il contient des polysaccharides, des polyphénols et des triterpènes, dont les lanostanoïdes, qui participent à la modulation des mécanismes inflammatoires et des défenses antioxydantes.
Une étude de 2022 a isolé dix métabolites secondaires du chaga et les a testés sur des cellules neuronales soumises à un stress oxydatif induit par le peroxyde d'hydrogène, puis dans un modèle de poisson-zèbre. Le 2-alpha-hydroxy-inotodiol y présente la plus forte activité neuroprotectrice parmi les composés étudiés, avec une réduction des espèces réactives de l'oxygène et des dommages mitochondriaux, via les voies NRF2 et l'axe BDNF-TrkB-ERK-CREB.
Une étude de 2025 menée sur cellules microgliales et sur un modèle murin de maladie d'Alzheimer a porté sur un extrait riche en inotodiol. Les auteurs rapportent une baisse de l'expression de plusieurs cytokines (IL-1β, IL-6, TNF-alpha), une diminution de l'activation microgliale et une amélioration de la mémoire spatiale évaluée au labyrinthe en Y. Ce sont des données précliniques, non transposables telles quelles à l'humain.
Reishi (Ganoderma lucidum)
Le reishi n'est pas l'espèce à laquelle on pense pour la cognition, et c'est précisément le point de Salomé Garreau : il soutient l'équilibre nerveux et contribue à une bonne qualité de sommeil, deux facteurs essentiels au maintien des performances cognitives. Sa richesse en polysaccharides et en triterpènes, notamment les acides ganodériques, l'implique dans la modulation des mécanismes liés à la neuro-inflammation et au stress oxydatif.
Une étude de 2021 sur l'acide ganodérique A, menée sur cellules microgliales stimulées par le LPS, rapporte une diminution de l'activation microgliale et des cytokines pro-inflammatoires, une augmentation de l'expression du BDNF et l'implication du récepteur FXR. Une seconde étude, sur le déacétyl acide ganodérique F, rapporte une réduction de la production d'oxyde nitrique et une inhibition de la voie NF-kB, chez la souris comme sur embryon de poisson-zèbre.
Une étude de 2025 portant sur les polysaccharides de spores de Ganoderma lucidum, sur modèle murin, rapporte après deux mois de supplémentation une amélioration des performances cognitives, une diminution des plaques bêta-amyloïdes et de la protéine tau, une baisse du stress oxydatif et une activation de NRF2. Là encore, il s'agit de données précliniques.
Ce que les intervenants retiennent des synergies
Selon Salomé Garreau, les composés diffèrent d'une espèce à l'autre mais les mécanismes se recoupent, et plusieurs travaux montrent une action plus large lorsque les espèces sont associées plutôt qu'utilisées seules. L'intérêt d'une synergie est d'agir sur plusieurs voies cellulaires à la fois, plutôt que de concentrer l'accompagnement sur un seul mécanisme.
Hervé Rose ajoute une remarque de terrain : la mycothérapie a longtemps souffert de l'idée qu'elle manquait d'études. Il souligne que la production scientifique des dix dernières années dépasse celle du siècle précédent, et que les travaux occidentaux complètent désormais une littérature longtemps essentiellement asiatique.
Précautions d'emploi et points de vigilance
Interactions médicamenteuses. Une étude conduite par la Fondation Medina sur les extraits du laboratoire rapporte l'absence d'interaction significative sur les principales isoformes du cytochrome P450 (CYP3A4, CYP2D6, CYP2C9) aux doses utilisées. Salomé Garreau précise que ce résultat porte sur ces extraits-là et ne peut pas être étendu à n'importe quel produit du marché.
Grossesse et allaitement. En l'absence d'études, l'usage est suspendu.
Enfant. Pas d'usage en dessous de 3 ans, faute d'études en Europe. C'est une précaution d'emploi, pas un signal de sécurité.
Reishi et chirurgie. Le reishi a un effet fluidifiant sanguin comparable à celui des oméga-3. Hervé Rose recommande de l'arrêter 48 à 72 heures avant une intervention chirurgicale ou une extraction dentaire.
Terrain individuel. Selon Salomé Garreau, une petite minorité de personnes ne tolère pas une espèce donnée alors qu'une autre convient : la réponse est individuelle, et l'observation clinique reste centrale.
Moment de prise et durée. Les champignons se prennent à jeun, avec un bol alimentaire vide depuis environ quatre heures, pas nécessairement le matin. Hervé Rose recommande d'installer l'accompagnement sur trois mois minimum, en rappelant que les cinétiques diffèrent selon les composés : les triterpènes agissent rapidement, les bêta-glucanes après quatre à cinq jours.
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